Deux jeux placent une intelligence artificielle au cœur même de leur règle, l’un comme arbitre, l’autre comme imposteur. Ils rendent jouable ce que les concepteurs avaient renoncé à modéliser depuis cinquante ans, la ruse et le mensonge. Leur fragilité tient moins à la technologie qu’à l’usure du procédé.
Un serpent venimeux vous a coincé. Vous disposez de soixante secondes pour écrire, en toutes lettres et dans la langue de votre choix, comment vous comptez vous en sortir. Aucun menu ne vous propose de fuir, de frapper ou de parler. Une fois votre phrase envoyée, un maître du jeu nommé Bob la lit, décide si vous vivez ou si vous mourez, puis raconte votre fin devant les neuf autres joueurs. Les concepteurs de « Death by AI », chez le petit studio américain Little Umbrella, résument eux-mêmes leur boucle comme l’art de rouler l’IA pour qu’elle vous laisse survivre.
Ce que le jeu vidéo avait abandonné
Le geste est celui du jeu de rôle sur table, où l’on plaide sa cause auprès d’un arbitre humain qui tranche selon ce qu’il trouve drôle, malin ou mérité. Les concepteurs de jeux vidéo avaient renoncé à cette figure dès les premières aventures textuelles, faute de machine capable de comprendre une phrase libre, et l’avaient remplacée par une liste finie d’actions autorisées. Le progrès technique restitue ici une liberté ancienne plutôt qu’il n’en invente une. Un second jeu se loge d’ailleurs sous le premier, puisque le joueur ne cherche pas seulement à survivre, il cherche à convaincre.
L’accueil a dépassé les prévisions de la petite équipe de six personnes. Lancé sur navigateur en novembre 2023, « Death by AI » a décollé au printemps 2024 sur Discord, la messagerie des joueurs, devenue depuis peu une plateforme de jeu à part entière. Avec 700 000 joueurs quotidiens dès le troisième jour et 20 millions de joueurs en trois mois, ce succès soudain a même failli tuer le studio, car chaque partie coûte de l’argent en calcul. En effet, un modèle de langage se paie au mot traité, découpé en unités de calcul que le métier appelle des jetons. Chaque plan de survie écrit par un joueur, et chaque verdict rendu par Bob, se facture donc à l’usage. Discord a mesuré jusqu’à 1,2 milliard de ces jetons consommés par jour au plus fort de l’affluence. Little Umbrella a levé 2 millions de dollars en janvier 2025 et confié son infrastructure au fournisseur Inworld pour faire baisser le coût par joueur.
En France, Ubisoft Paris travaille la même matière par le haut. Son prototype « Teammates », présenté en novembre 2025, place le joueur dans un jeu de tir aux côtés de deux soldats qui obéissent à la voix, avec les technologies de Nvidia et du même Inworld. Deux ans après les premiers PNJ génératifs de l’éditeur, la proposition, ambitieuse, reste un test fermé, réservé à quelques centaines de joueurs. Pendant ce temps, un studio de six personnes a mis leur maître du jeu entre les mains de millions de joueurs. Mais il n’est pas le seul.
L’imposteur et l’usure
« MIMESIS » prend le problème par l’autre bout. Ce jeu d’horreur coopératif du studio coréen ReLU Games, filiale de Krafton, enferme quatre joueurs dans un monde où une pluie transforme les humains en créatures imitatrices. Il faut réparer un tramway pour fuir, et l’un des quatre a peut-être déjà été remplacé. Les répliques que l’IA vous ressert ne sont pas fabriquées, elles ont été enregistrées à votre micro pendant la partie, et le système choisit le moment de les rejouer selon l’état de la conversation. La question du genre cesse d’être « où se cache le monstre » pour devenir « est-ce bien mon coéquipier qui vient de parler ».
La suite refroidit l’enthousiasme. Après un million de ventes en cinquante jours et un pic de fréquentation à 562 000 joueurs mensuels en décembre 2025, le jeu n’a jamais retrouvé son niveau, et ReLU a reconnu que son accès anticipé manquait de cartes, de monstres et d’équipements. Les joueurs reprochent surtout à l’imitation de ne pas tenir sa promesse. Un mécanisme fondé sur l’incertitude s’épuise dès que le public en apprend les règles, et c’est la limite que ces deux jeux partagent du reste.
« Death by AI », Little Umbrella, sur Discord, navigateur et iOS, gratuit avec achats intégrés. « MIMESIS », ReLU Games et Krafton, accès anticipé sur Steam depuis le 27 octobre 2025, 9,99 dollars.