Éreinté à Berlin cet hiver, « Liminals » est le dernier film de Pierre Huyghe, exposé à la Fondation Beyeler de Riehen, près de Bâle (Suisse), jusqu’au 13 septembre. Cinquante minutes durant lesquelles une femme nue sans visage erre dans un paysage rocheux, fabriquées avec les outils du jeu vidéo par un studio d’Angoulême.
Dès la première salle de la Fondation Beyeler, à Riehen près de Bâle, le visiteur marche sur « Light Dust », un tapis imprimé de pigments colorés qui court sur toute l’exposition et change d’aspect selon la lumière artificielle projetée sur les sols, les murs et le plafond. Ce tapis le conduit jusqu’à la salle où « Liminals » occupe un mur entier pendant cinquante minutes. Une femme nue et sans visage titube dans un paysage de roches, tombe à quatre pattes, se relève et s’approche d’une falaise creusée comme l’est sa propre tête. Le corps et le paysage viennent de numérisations photogrammétriques, puis le mouvement a été capté sur un plateau et la scène filmée à la caméra virtuelle. Le cartel de la Beyeler résume la technique en une ligne, « enregistrement physique en temps réel dans un moteur de jeu » (traduit de l’anglais par la rédaction). Cette ligne désigne un logiciel précis, et c’est une entreprise française qui est à la manœuvre.
Un film fabriqué à Angoulême
Ce moteur est Unreal Engine, celui de « Fortnite » et de « Clair Obscur : Expedition 33 ». La production a été supervisée de bout en bout par Loops Creative Studio, une société d’Angoulême fondée en mars 2022 au sein du pôle image Magelis, avec la capture de mouvement de MocapLab et le rigging de KARLAB, l’armature numérique qui permet d’animer le corps. Le même Loops a mis en route le pipeline Unreal du film d’animation « Les Légendaires », sorti en salles le 28 janvier dernier.
Huyghe n’en est pas à son premier emprunt. À Münster, en Allemagne, « After ALife Ahead » abritait déjà en 2017 des entités virtuelles visibles dans une application de réalité augmentée, dont un algorithme génétique réglait la naissance et la mort. À Venise en 2024, « Liminal », au singulier, était une simulation en temps réel projetée du sol au plafond, et « Camata », présent lui aussi à Bâle, est un film qu’une intelligence artificielle remonte en continu à partir de capteurs posés dans la salle. Avec « Liminals », l’outil ne s’ajoute plus à l’œuvre. Il est le film entier.
Huyghe appelle « Liminals » un « mythe moderne ». Il décrit un royaume hors du temps et de l’espace, sans début ni fin, sans intérieur ni extérieur, où chaque instant reste un peut-être. Le son et les vibrations du film ont été générés avec un ordinateur quantique, dans le cadre du programme Sensing Quantum de la LAS Art Foundation, qui a commandé l’œuvre avec la Hartwig Art Foundation.
Sifflé à Berlin
Présenté en début d’année dans la Halle am Berghain, voisine du club berlinois, sur un écran de neuf mètres sur neuf, le film a été reçu comme aucun Huyghe avant lui, c’est-à-dire mal. La critique Kirsty Bell décrit cinquante minutes où rien ne se passe. Die Zeit parle d’« Edelkitsch », de kitsch de luxe. La curatrice Anika Meier a titré sa chronique « The AI Slop of Pierre Huyghe », la bouillie IA de Pierre Huyghe. Pourtant, c’est exactement ce que Huyghe annonçait, un royaume sans début ni fin où chaque instant reste un peut-être. Le mythe ne raconte pas une histoire, il installe un état où chaque image a été calculée à Angoulême.
Pierre Huyghe
- Nature
- Exposition
- Lieu
- Riehen/Bâle, Fondation Beyeler, Suisse
- En pratique
- « Pierre Huyghe », Fondation Beyeler, Baselstrasse 77, Riehen/Bâle, jusqu’au 13 septembre 2026, tous les jours de 10 h à 18 h, le mercredi jusqu’à 20 h.