Alors que le Japon remettrait l’ordre de la Culture, sa plus haute distinction culturelle, à Shigeru Miyamoto, 73 ans, créateur de Mario et de « The Legend of Zelda » chez Nintendo, Eiji Aonuma, le producteur de la série « Zelda », recevait les insignes de chevalier des Arts et des Lettres au ministère de la Culture à Paris. Vingt ans plus tôt, la France avait déjà fait Miyamoto chevalier, à une époque où un ministre plaidait encore la cause du jeu vidéo pour justifier la médaille.
Le 13 mars 2006, un lundi à midi, un cordon de velours violet retient les journalistes dans l’un des salons dorés du ministère de la Culture, au Palais-Royal à Paris. Les équipes des télévisions nationales et la presse généraliste se mêlent aux magazines de jeux vidéo. Trois créateurs vidéoludiques entrent en effet dans la salle. Michel Ancel est l’auteur de « Rayman » chez l’éditeur français Ubisoft. Frédérick Raynal a signé « Alone in the Dark », un jeu d’horreur sorti en 1992 chez Infogrames. Le troisième, Shigeru Miyamoto, a inventé Mario pour Nintendo. Le ministre de l’époque, Renaud Donnedieu de Vabres, va les faire tous trois chevaliers des Arts et des Lettres.
Il commence d’ailleurs par justifier leur présence. Les jeux vidéo sont à ses yeux des « œuvres de l’esprit », et il lui paraît « tout à fait naturel » qu’ils aient « droit de cité rue de Valois ». Il appelle à la rescousse Marcel Duchamp, l’artiste qui a fait entrer un urinoir au musée au début du XXe siècle. Il rappelle aussi que sept enfants et adolescents sur dix possèdent des jeux vidéo dans les pays développés. Puis il retrace la carrière de Miyamoto, le premier des trois à être honoré. Il raconte la naissance de Jumpman, le petit bonhomme moustachu de « Donkey Kong », un jeu d’arcade de 1981, qui deviendra Mario. Il tient « Super Mario Bros. 3 » pour un jeu de plateforme « culte » et salue la « liberté de mouvement exemplaire » de « Super Mario 64 ». Il n’oublie pas les manettes, que Miyamoto dessine aussi « pour favoriser une meilleure sensation du jeu ».
Quand le ministre lui remet les insignes « au nom de la République », le ministre et lui échangent une accolade. Miyamoto s’avance ensuite au pupitre et lance un « Bonjour ! » vigoureux. Il se dit honoré d’être distingué par le pays des impressionnistes, et de Monet en particulier. Il rappelle qu’à ses débuts chez Nintendo, les jeux vidéo étaient conçus par des techniciens, pas par des artistes. Autour du buffet, où le champagne circule entre Yves Guillemot, le PDG d’Ubisoft, et les dirigeants de Nintendo, la question reste pourtant ouverte sur l’approche culturelle de la chose vidéoludique.
Vingt ans plus tard, c’est à Kyoto, au Japon, que Miyamoto reçoit la presse. Le 22 octobre dernier, la veille de l’annonce officielle de sa distinction, Nintendo a ouvert aux journalistes une salle de son siège que les joueurs connaissent bien. C’est là qu’apparaissait Satoru Iwata, le président de l’entreprise mort en 2015, dans les Nintendo Direct, ces vidéos où il présentait lui-même les jeux à venir. La pièce est ornée du mot « dokusō », que l’on peut traduire par « création originale ». Miyamoto raconte d’abord dit sa gêne et déclare recevoir la médaille au nom de tous ceux avec qui il a fabriqué ses jeux depuis son entrée chez Nintendo, en 1977.
Cette médaille pèse symboliquement au Japon. Créé en 1937, l’ordre de la Culture a distingué le peintre Yokoyama Taikan, le physicien Hideki Yukawa, prix Nobel, ou le joueur de base-ball Sadaharu Oh. Huit personnes le reçoivent cette année, et Miyamoto y figure au titre des arts médiatiques appliqués au jeu vidéo. Le Japon l’avait déjà nommé personne de mérite culturel en 2019, et il était déjà le premier du secteur à recevoir ce titre.
Le mot « dokusō », Miyamoto dit le tenir de Hiroshi Yamauchi, le président qui l’avait embauché en 1977 et dont Renaud Donnedieu de Vabres avait raconté le rôle à Paris. Le patron de Nintendo répétait en substance à ses équipes qu’elles n’étaient pas bonnes à la bagarre, et qu’au lieu de se battre, elles feraient mieux d’inventer quelque chose qui n’appartienne qu’à elles. Miyamoto y voit une intuition de ce que l’on appelle aujourd’hui la stratégie de l’« océan bleu », qui consiste à créer un marché plutôt qu’à affronter des concurrents. La plus grande invention de « Super Mario Bros. », raconte-t-il, tient d’ailleurs à un combat évité. En 1985, il jugeait trop difficile de programmer un affrontement final contre Bowser, le roi des tortues qui retient la princesse. Puisque le jeu consiste à courir vers la droite, il a décidé que Mario sauterait simplement par-dessus son ennemi, qui tomberait tout seul. Le résultat s’est révélé étonnamment fun.
Devant les journalistes, Miyamoto est aussi revenu à son enfance. Il voyait alors les jeux de société de Nintendo, les dames chinoises ou les cartes de poèmes du « Hyakunin isshu », rester empilés toute l’année sur la commode, jusqu’au Nouvel An. Il dit avoir toujours voulu des consoles qui aient leur place au centre du salon, y compris pour ceux qui ne jouent pas. À l’époque de la GameCube, la console qui a précédé la Wii, il a pourtant senti un mur se dresser entre les joueurs et les autres, à mesure que les manettes se compliquaient. La Wii et la Nintendo DS ont simplifié les commandes pour le faire tomber.
La Nintendo DS, la console portable à deux écrans du milieu des années 2000, était à ses yeux « l’ordinateur le moins cher du monde ». Nintendo en a fait un outil de classe avec le fabricant japonais Sharp, puis un audioguide pour des expositions d’écoles d’art. Le visiteur tenait la console devant une œuvre, et elle la lui présentait en images et en sons. Ce système, raconte Miyamoto, est devenu celui du musée du Louvre, à Paris.
Il pense que le mot « jeu » finira par devenir inutile. Faire défiler des vidéos sur TikTok ou jouer, dit-il, ce n’est pas si différent. « Dire que le jeu est devenu une culture, c’est dire qu’il est devenu ordinaire », résume-t-il. Le 3 novembre prochain, jour de la fête de la Culture au Japon, l’empereur Naruhito lui remettra la médaille de ses propres mains, au palais impérial de Tokyo.
Le jour même de l’annonce japonaise, la scène de 2006 s’est rejouée au ministère de la Culture, à Paris avec Eiji Aonuma, entré chez Nintendo en 1988. L’homme travaille sur la série « The Legend of Zelda » depuis « Ocarina of Time », sorti en 1998, et en est aujourd’hui le producteur. Dans ce salon rue de Valois, il reçoit à son tour les insignes de chevalier des Arts et des Lettres, même si Nintendo avait alors rappelé que la série ne reposait pas sur les seuls mérites d’un individu lors de cette annonce. Le créateur japonais a terminé son discours en français, pour sa femme, présente dans la salle. « Merci de m’avoir suivi jusqu’ici, continuons l’aventure ensemble », lui a-t-il confié, en public.