Le jeu vidéo est une culture

Lundi 26 octobre 2026

À Avignon, (Dé)jouer les mondes force le jeu vidéo à montrer ce qu’il cache

Au Grenier à sel d’Avignon, les commissaires Isabelle Arvers et Véronique Baton réunissent huit artistes qui détournent le jeu vidéo pour y faire entrer la mémoire des lieux, les rites ou les ressources qu’on arrache au sol.

Good Game
Homme en short courant pieds nus sur une étendue de sable clair, rochers à l'arrière-plan, photo en noir et blanc.
Dans « Farming Simulator », les vaches ne meurent pas. Le jeu de gestion agricole, parmi les plus joués au monde, ne connaît que les récoltes, les machines et les rendements. Thomas, fils d’éleveur, y a pourtant enterré les bêtes de la ferme, abattues en 2025 à cause de la dermatose nodulaire contagieuse, une maladie des bovins. Pour ces bêtes éliminées comme des déchets, il n’existe aucun rite prévu. Alors Thomas a reconstruit la propriété dans le jeu et y a organisé des funérailles en ligne. L’artiste français Ismaël Joffroy Chandoutis en a tiré un film documentaire sensible, « Rewild », qui ouvre l’exposition collective « (Dé)jouer les mondes » présentée au Grenier à sel d’Avignon, où elle restera ouverte jusqu’au 16 janvier 2027.

Ce détournement ultra sensible dit beaucoup de ce projet. « Ce n’est pas une exposition sur le jeu vidéo, c’est une exposition qui pense le jeu vidéo », résument les commissaires. Penser le jeu, ici, revient à chercher ce qu’il laisse hors champ.

Le jeu vidéo n’est pas innocent

L’idée part d’un constat d’Isabelle Arvers, commissaire spécialisée depuis plus de vingt-cinq ans dans les liens entre art et jeu vidéo. Les jeux occupent aujourd’hui la place des contes. Ils façonnent les imaginaires et imposent une manière de voir le monde. Les États l’ont compris, et beaucoup s’en servent pour leur image. Il y a huit ans, la commissaire a donc souhaité sortir cette histoire du seul face-à-face entre l’Amérique du Nord et l’Europe. Elle a rencontré des artistes et des créateurs de jeux dans les pays du Sud. L’exposition en rassemble une partie, venue du Ghana, du Bénin, du Brésil, de Colombie et d’Inde.

Ce que ces artistes expérimentent n’a rien d’abstrait. Le jeu vidéo se présente comme immatériel, or il repose pourtant sur des métaux extraits du sol africain. Il promène le joueur dans des jungles et des tropiques réduits à des décors. Il emprunte les croyances des autres pour en faire des clichés. Chaque œuvre retourne l’une de ces évidences.

Le décor reprend la parole

Le Ghanéen Akwasi Bediako Afrane rend ainsi au jeu sa matière. Il a ouvert des ordinateurs jetés par l’université et les écoles d’Avignon, souvent en état de marche mais trop vieux pour les jeux récents. L’œuvre imposante se met en marche quand on joue, et elle renvoie à Agbogbloshie, la grande décharge électronique d’Accra, capitale du Ghana, où finissent beaucoup de nos appareils.

Le Brésilien Lucas Lugarinho et la Colombienne Tatyana Zambrano s’attaquent à la nature de carte postale. Chez le premier, un explorateur du XIXe siècle part photographier la jungle, mais la forêt réagit à chacun de ses gestes et cesse d’être un paysage à conquérir. Chez la seconde, les tropiques deviennent un milieu abîmé par le climat et l’extraction, où les pixels se comportent comme une matière vivante.

L’Atelier ElonM, venu du Bénin, fait de même avec le vaudou, que l’imaginaire occidental réduit aux poupées et aux maléfices. L’équipe a numérisé en trois dimensions des lieux sacrés du pays pour bâtir un jeu, encore en développement, où le visiteur découvre une spiritualité tournée vers la nature.

Dans chaque cas, ce que le jeu vidéo utilisait comme fond d’écran devient le sujet. La décharge, la forêt, le culte prennent la place du héros.

Le deuil ouvre la voie

C’est ce que faisait déjà Thomas. Pour filmer le documentaire, Ismaël Joffroy Chandoutis a retiré au jeu vidéo ses textures réalistes. Les paysages de « Farming Simulator » sont comme dessinés au fusain, presque transparents, comme un entre-deux. Le décor agricole, vidé de sa promesse de rendement, devient le paysage intérieur d’un garçon en deuil. Les vaches de Thomas ont désormais une tombe, quelque part sur un serveur de « Farming Simulator » sans que le jeu ne soit prévu pour cela. C’est tout le sujet de cette belle exposition.

Infos pratiques

(Dé)jouer les mondes

Nature
Exposition
Lieu
Avignon, Le Grenier à sel
En pratique
(Dé)jouer les mondes, au Grenier à sel, lieu consacré à l’art et à l’innovation, 2 rue du Rempart-Saint-Lazare, Avignon, jusqu’au 16 janvier 2027. Du mercredi au samedi de 14 heures à 18 heures, entrée libre. Dans le cadre de Chroniques, biennale des imaginaires numériques.